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Full text of "Discours prononcé sur la tombe de Jean-Baptiste Roussilhe Morainville, décédé à Paris le 8 mai 1822"

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DISCOURS 

PRONONCÉ 

SUR LA TOMBE 

De Jean-Baptiste ROUSSILHE MORAXNVILLE, 

DÉCÉDÉ A PARIS, LE 8 MAI 1022*, 

Par J. GIRARD, 

Chevalier de l Ordre royal de la Légion-d’Honneur, directeur de 
VEcole royale vétérinaire d'Alfort, membre titulaire de l'Aca¬ 
démie royale de médecine, de la Société royale et centrale d’a¬ 
griculture , etc. 



A PARIS, 

DE L’IMPRIMERIE DE MADAME HUZARD 
(Née Vallât la Chapelle), 

Rue de l’Éperon Saint-André-des-Arts, N®. 7. 


1822= 




DISCOURS 


Prononcé sur la tombe de Jean - Baptiste Rôus- 
silhe Mormnville , décédé à Paris , le 8 mai 
1822. 


L’éloge des hommes que de signalés services 
ont dû rendre chers à leur patrie, dontla longue 
et honorable carrière a été consacrée sans re¬ 
lâche au bonheur de leurs concitoyens, est tout 
entier dans l’exposé de leurs utiles travaux. 
Leurs seules actions suffisent pour les appré¬ 
cier, toute autre louange pâlit auprès de celle-là; 
l’appareil des distinctions honorifiques ne fait 
souvent qu’agrandir le tableau sans en augmen¬ 
ter l’intérêt, et la seule simplicité d’un récit 
fidèle, étant le plus bel éloge qu’on puisse en 
faire, est en même temps le moyen d’augmenter 
les regrets en rappelant à la mémoire toute l’é¬ 
tendue de la perte que l’on a faite. 

Tel fut, vous le savez, Messieurs, l’homme 
bon et sensible que nous pleurons. Chaque an¬ 
née, chaque instant de sa vie fut marqué par un 




( 4 ) 

bienfait, par une entreprise utile : vous rappe¬ 
ler ses bonnes actions, ses vues philantropiques » 
c’est vous faire l’histoire de chacun de ses jours, 
c’est vous présenter le recueil de bons exemples, 
de précieux souvenirs et d’heureuses inspira¬ 
tions. 

Jean-Baptiste Roussilhe Moka in ville naquit 
à la Malvieille, arrondissement de Saint-Flour, 
département du Cantal, le 27 février 1732. Fils 
d’un honnête cultivateur, sorti de cette classe 
où l’éclat d’un nom distingué et d’une grande 
fortune ne semble point devoir tenir lieu de 
tout et dispenser du tribut que les hommes se 
doivent entre eux, il sentit de bonne heure que 
chaque individu n’était point jeté sur cette terre 
pour y jouer un rôle isolé, qu’il fallait concou¬ 
rir pour sa part à la prospérité commune, et 
rendre aux autres par son travail ce qu’on reti¬ 
rait de leur industrie. 

îïous ne parlerons des premières années de 
sa vie que parce qu’elles sont souvent le gage 
des succès futurs. Au collège des jésuites de 
Saint-Flour, où il fit ses études, il se distingua 
constamment par un zèle et une aptitude re¬ 
marquables. Les avantages qu’il obtint, furent 
dus sur-tout à l’extrême développement de sa 



( 5 ) 

mémoire, faculté qui, dirigée par un jugement 
sain, devient presque toujours, dans un âge plus 
avancé d’un prodigieux seeours, quelque car¬ 
rière que l’on embrasse. Yous l’avez entendu 
vous-mêmes. Messieurs, lorsque affaibli par son 
grand âge, il cherchait à rappeler en nous cette 
gaîté que détruisait sans cesse l’idée de sa pro¬ 
chaine dissolution ; vous l’avez entendu raconter 
avec grâce et facilité une multitude d’anecdotes 
piquantes. S’occupait-on d’objets plus sérieux, 
aucune matière ne lui était étrangère , et il 
étonnait par les ressources de son esprit et par 
la subite et précise application qu’il faisait des 
événemens dont il avait été témoin dans le cours 
de sa vie. 

Lesbrillans succès qu’il obtint dans ses études 
donnèrent à ses parens l’idée de lui faire em¬ 
brasser l’état ecclésiastique; mais déjà le jeune 
Morainville était arrivé à cet âge où le monde 
se montre à nos yeux sous un nouvel aspect, 
où le voile se soulève, et où l’on commence à 
prendre une idée juste des hommes et des choses: 
il sentit qu’il fallait, pour devenir un prêtre utile 
et estimable, avoir pour cet état une vocation 
bien décidée, et résolut, quoique sa direction 
.ne fût pas encore bien déterminée, de chercher 



( 6 ) 

un travail plus conforme à ses goûts, et où il 
pût mettre à profit les connaissances qu’il avait 
acquises. 

Il partit pour Paris en 1754, et se plaça comme 
clerc chez un notaire, qui ne tarda pas à appré¬ 
cier ses talens et ses rares qualités, et à lui ac¬ 
corder toute sa confiance. 

La guerre de Hanovre s’étant déclarée, il 
n’hésita pas à consacrer à sa patrie l’existence 
qu’il avait puisée dans son sein; et mu par ce 
noble orgueil, cet élan de patriotisme qui fer¬ 
mentent avec le sang dans le cœur de la jeunesse 
française, il suivit un officier supérieur, M. De- 
lastic, auprès duquel il remplit, pendant toute 
la durée de la guerre, la double fonction de 
secrétaire et d’aide-de-camp ,et à qui ses connais¬ 
sances géographiques furent de la plus grande 
utilité dans ce pays, que les Français, guidés par 
*Ja victoire, devaient, un demi-siècle, plus tard, 
apprendre à regarder comme le leur. 

Rentré en France et pouvant se livrer à des 
-opérations plus sérieuses et plus réfléchies, 
M. Morainville embrassa la carrière des finances, 
que depuis il n’abandonna jamais tout-à-fait, et 
dans laquelle il mérite toute l’admiration de ses 
amis et toute la reconnaissance des gens de bien. 



( 7 ) 

Qu’il nous soit permis , Messieurs , de vous 
rappeler quelques-uns de ses plus importans 
travaux : vous reconnaîtrez dans tous le même 
but; vous verrez que ses idées étaient constam¬ 
ment tournées vers Futilité publique, et que 
Fintérêt de sa fortune fut toujours le moindre 
de ses soins. 

La Couronne avait des biens engagés pour 
dés sommes considérables, M. Morainville con¬ 
çut le louable: projet de les faire rentrer sans 
suis déboursés quelconques r et eut la douce 
satisfaction de voir ses vues accueillies par le 
souverain, qui lui en délivra des lettres-pa¬ 
tentes. Malheureusement le monarque vint à 
mourir, et avec lui s’éteignit l’espoir de mettre 
à exécution le plan qui lui avait été proposé. 

Livré de nouveau à ses propres idées, et con¬ 
vaincu , comme il le dit lui-même dans un dis¬ 
cours prononcé à la barre de l’Assemblée natio¬ 
nale , « que les forces de terre ne réglaient plus, 
» comme autrefois, le rang et la destinée des 
» états , » M. Morainville proposa le vaste 
projet de chasser les Anglais des ports de la 
Russie, et de reprendre auprès de cette puis¬ 
sance la place que ces adroits insulaires nous 
avaient enlevée. Ayant obtenu l’autorisation du 



( 8 ) 

Roi, il envoya à ses propres frais un négocia¬ 
teur pourvu des échantillons de toutes les mar¬ 
chandises françaises, que les Anglais avaient 
seuls alors le droit d’introduire en Russie. Pour 
n’éveiller nul soupçon, l’envoyé de M. Rous- 
silhe traita directement avec le Cabinet russe, à 
l’insçu de l’ambassadeur français lui-même, et 
tout réussit au gré de ses désirs; mais ce traité, 
signé et conclu, ne put encore recevoir son exé¬ 
cution. Au moment où Louis XYI allait le sanc¬ 
tionner, la guerre d’Amérique éclata; et la 
violente secousse que cet événement imprima 
à l’Europe, la part très-aetive qu’y prit le roi 
de France , ne lui permirent plus de songer à 
un traité , dont il se fût trouvé dans l’impossi¬ 
bilité de remplir les conditions. 

Le peu de succès de ces deux tentatives et 
leur renversement à l’instant où tout devait 
faire croire à une prochaine réussite, ne rebu¬ 
tèrent point Morainville. L’homme qui veut 
fortement le bien ne manque jamais de cou¬ 
rage , sa persévérance croît avec les obstacles, 
et la résistance qu’il trouve ne fait qu’ajouter à 
ses forces. 

Un esprit aussi actif que le sien ne pouvait 
rester en repos: aussi ne tarda-t-il pas à soc- 



( 9 ) 

cuper d’objets moins vastes et d’une utilité plus 
directe, et à proposer le curage du port de Mar¬ 
seille par des moyens économiques. Ses idées 
ayant paru judicieuses et ayant été adoptées , il 
fut chargé d’en faire l’application (i), et se fixa 
à Marseille jusqu’au moment où la tourmente 
révolutionnaire le força de s’en éloigner. Pen¬ 
dant quinze années de séjour en cette ville , 
et en même temps qu’il surveillait ses travaux, 
il utilisait ses loisirs en cherchant à découvrir 
quëlques moyens d’améliorer notre marine, sous 
le rapport de la construction et du radoubement 
des vaisseaux , et présentait aux ministres un 
projet sur lequel les événemens politiques ne 
permirent pas de fixer l’attention (2). 

Revenu à Paris en 1792, le gouvernement 
d’alors ne négligea aucun moyen pour profiter 


(1) La machine inventée par M. Morainville, facile à 
manœuvrer et remarquable sur-tout par sa force prodi¬ 
gieuse , porte le nom de Marie-Salope et sert toujours au 
curage du port de Marseille. 

(2) La construction et la réparation des vaisseaux de¬ 
vaient se faire dans un bassin de remise, dont M. Morain¬ 
ville fit dresser un relief en bois, d’après les proportions 
d’un pouce par toise ; ce plan représentait tous les objets : 
le bassin contenait une quantité d’eau suffisante pour 




des connaissances d’un homme aussi probe et 
aussi éclairé. M Morainville fut adjoint au co¬ 
mité des finances, auquel il resta attaché jus* 
qu’en 179$ , et qu’il ne quitta que pour aller 
remplir une mission importante, et relative à 
la reprise de Toulon occupé par les Anglais. 

Ta connaissance parfaite qu’il avait acquise 
de toutes nos côtes maritimes sur la Méditer¬ 
ranée , de leurs moyens de défense, de Fu¬ 
tilité des différentes rades, ne pouvait être 
sans fruit pour un homme comme Morainville. 
De retour de sa mission de Toulon rentré au 
pouvoir des Français, il proposa au gouverne¬ 
ment le rétablissement du port de Bouc, pour 
la sûreté et la commodité des bâtimens qui ar¬ 
rivent à Marseille. Cet utile projet, entièrement 


porter- divers, bâtimens-, que l’on pouvait faire manœu¬ 
vrer pour les : mettre en radoub. Cette machine ingénieuse , 
pour laquelle M. Morainville dépensa plus de 4 a,000 fr., 
fut transportée à Paris au petit séminaire Saint-Sulpice , 
où les princes, les ministres et divers autres personnages 
l’examinèrent en détail et en apprécièrent toute l’utiHté. 
Mais relief, dont l’exécution assurait dés* résultats 
importans,. fut* considéré, pendant les troubles, de la ré¬ 
volution, comme une machine suspecte, et mise pour 
cette cause, spjis lest SjçeHés». 




( iO 

approuvé, fut remis pour l’exécution aux soins de 
son auteur, qui, après avoir fait les dispositions 
premières pour un aussi important travail, se vit 
tout-à-coup arrêté par les troubles violens qui 
éclatèrent dans le Midi et principalement à Mar¬ 
seille. 

Retiré des affaires publiques, il ne cessa pas, 
même alors que son âge avancé lui commandait 
le repos, de se livrer à diverses entreprises. 
Il dirigea ses vues vers le commerce maritime, 
dont il avait toujours fait l’objet favori de ses 
occupations; et dans lequel il donna de nou¬ 
velles preuves de cette pénétration de genie 
qui lui était si naturelle. Il sut soutenir et faire 
prospérer cette branche d’industrie dans les 
temps même les plus forts delà guerre; il en¬ 
tretint , malgré tous les efforts de nos ennemis, 
nos relations avec les Indes, avec l’Amérique, 
et rendit plusieurs services signalés au Gou¬ 
vernement contre la puissance croissante des 
Anglais. 

Ayant cessé le commerce maritime, il conçut 
de nouvelles entreprises, moins étendues et sur¬ 
tout moins fatigantes ; il s’arrêta à l’idée de sup¬ 
pléer, autant qu’il était en lui, au défaut d’une 
des plus précieuses denrées que fournissent le& 



( » ) 

colonies, et il fonda au Gros-Caillou une fabrique 
de poudre de chicorée , qu’un incendie détruisit 
complètement. Dans ces derniers temps, il éta¬ 
blit dans sa maison de la rue Château-Landon, 
une manufacture de filature de lin, dans laquelle 
il a fait de grands sacrifices pour parvenir à per¬ 
fectionner cette branche encore si arriérée de 
l’industrie française. 

Permettez-moi de m’arrêter un instant, Mes¬ 
sieurs : en même temps que je vous rappelle 
une partie des droits de M. Morainville à notre 
amour, une réflexion amère et douloureuse 
semble me dire que tant de travaux utiles, tant 
de titres à la reconnaissance, nous en ont peut- 
être privés quelques années plus tôt ! ! ! Sa santé, 
depuis long-temps chancelante, affaiblie par les 
longues veilles, reçut un choc violent par la 
destruction de son établissement du Gros- 
Caillou. A dater de cette époque, ses forces di¬ 
minuèrent , ses facultés s’affaiblirent, et cet 
homme qui avait jusque - là semblé défier le 
temps, qui nous surprenait par la vigueur de 
son esprit, ne devint plus que l’ombre de lui- 
même , et nous en fumes bientôt réduits au 
triste et unique espoir de lui voir terminer sans 
souffrances une carrière illustrée par tout çe qui 



( i3 ) 

peut en ce monde procurer la véritable noblesse. 

Je vous ai peint, Messieurs, ce vieillard vé¬ 
nérable dans sa vie publique ; vous avez vu avec 
quelle ardeur, avec quel désintéressement il 
s’occupa sans cesse du bien de son pays : re¬ 
venez maintenant avec moi dans le sein de sa 
famille, au milieu de ses nombreux amis, et 
vous ne vous rappellerez pas sans attendrisse¬ 
ment cette bonté, cette obligeance, ce dévoue¬ 
ment à tout ce qui l’entourait, cet attachement 
sans bornes qu’il portait à ses proches, ce tendre 
souvenir qu’il conservait de la maison pater¬ 
nelle , et cet ardent désir de la voir toujours 
heureuse et florissante. Ses idées se reportaient 
constamment vers le lieu de sa naissance, et ses 
dernières pensées ont été pour son berceau. 

Pardonnez, si trop émus par un souvenir à-la- 
fois si doux et si déchirant, nous ne nous sen¬ 
tons pas la force de continuer. Il est de ces 
douleurs que l’expression ne peut atteindre, et 
nous craindrions d’affaiblir vos regrets, en cher¬ 
chant à vous retracer le tableau des vertus de 
celui qui les excite. 

Dors en pais, digne et excellent homme, 
reçois toutes nos bénédictions ; entends du haut 
des cieux, où sans doute tu reposes, les accens 



( *4 ) 

de douleur de ceux dont tu fus en tout temps 
le bienfaiteur et le meilleur ami ! 

Heureux ! si instruits et touchés parles larmes 
que nous voyons couler, nous pouvons, comme 
toi, par une vie irréprochable, consacrée tout 
entière au bonheur de notre patrie et au soula¬ 
gement des infortunés, exciter un jour des re¬ 
grets aussi profonds et aussi mérités.